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un funambule | Alexandre SEURAT (2018)

L'image de Solenne revint, il s'abîma en elle, s'abandonnant à elle, oubliant tout, s'émancipant en tout, échappant grâce à elle à tout ce qui le retenait encore. Puis le visage de Solenne disparut à nouveau - ou était-ce lui qui s'était dérobé ? Son père avait dit, Bon, puis, Allons-y. Alors il se sentit à nouveau chanceler: ses mains étaient poisseuses, il avait l'impression qu'elles ne seraient jamais propres, une sueur lui collait aux tempes, au dos. Il dit à son père, J'arrive, s'excusa, c'était urgent, puis il se déroba dans le couloir. Il eut juste le temps d'entendre derrière lui la voix de son père : Le plus rapide serait le mieux. Les toilettes : la lumière crue sur les murs jaunes, sa respiration haletante, son visage avait encore perdu de sa couleur. Comme une pâte qui s'allonge, se détache, s'englue à autre chose. Était-ce lui, cette peur ?

un funambule

Un homme regarde la mer. Il pense à Solenne qui l'a quitté, au quad qui semble lui foncer dessus. Il s'est retiré dans la maison de vacances de ses parents, il n'arrive plus à écrire, il n'arrive plus à bouger sans cette douleur qui se niche dans tous les creux de son corps. Pris au piège par ses pensées.
Cet homme regarde sa mère, aussi. Ils s'aiment, bien qu'inaptes à se comprendre, se parler, ou même se côtoyer. 
Les phrases sont courtes puis longues, en apnée puis en hyperventilation, et ce avec le parfait dosage : une écriture qui se place hors du temps, faite de points, de virgules, d'appartés si poétiques, de "et puis" et de "ensuite", de flou et de chutes en arrières, de bourdonnement dans les oreilles et de lumière trop vive. La distance d'avec le narrateur, dont on ne connaît que les maux, mais pas le prénom, est appuyée par le discours rapporté, qui laisse entendre seulement l'écho aux lecteurs et lectrices. 
C'est un roman-poésie, à lire comme un long poème, doux par les mots et piquant par ce qui s'y cache. Un délire, une folie, un pas en dehors de la vraie vie. 

Un funambule, s'il s'apprête à marcher sur son fil, doit basculer le poids de son corps du pied qui est sur le rebord au-dessus du vide, et il ne peut le faire qu'en ayant une confiance absolue dans le vide. Il ferme les yeux, il se concentre, prend sa respiration, et tout à coup peut-être, il sent l'appel du fil, et il avance : il marche, et tout est simple, peut-être, tout est lumineux. Peut-être.

Alexandre SEURAT, un funambule (2018)
Éditions du Rouergue
12€

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Point cardinal | Léonor de RÉCONDO (2017)

"Sur le parking d’un supermarché, dans une petite ville de province, une femme se démaquille méticuleusement, tristement. Enlever sa perruque, sa robe de soie, rouler ses bas sur ses chevilles : ses gestes ressemblent à un arrachement. Bientôt, celle qui, à peine une heure auparavant, volait quelques instants de joie et dansait à corps perdu sera devenue méconnaissable. Laurent, en tenue de sport, a remis de l’ordre dans sa voiture et dissimulé dans le coffre la mallette contenant ses habits de fête. Il s’apprête à retrouver femme et enfants pour le dîner."

Point cardinal

Laurent est le père de deux enfants, le mari de Solange, le fils de ses parents, le salarié de son patron. Et parfois, Laurent est aussi Mathilda. Pour quelques heures, au secret de tous, au lieu de se rendre à la salle de sport, il se glisse dans la peau de ce qu’il est vraiment : une femme.

On le savait déjà, Léonor de Récondo est une magicienne des mots, une presdigitateur des instants. Celle qui arrive à nous faire tendre l'oreille quand il fait nuit, à regarder ce qui est silencieux, à nous pencher sur ce qui est minuscule : Point cardinal nous parle de transformation, d'écoute, d'identité, de couple, d'amour aussi. Tout cela, au moyen d'une écriture simple, sans fioritures, sans jamais de pathos, seulement avec les mots justes de ceux/celles qui aiment raconter des histoires. 

C'est un roman presque cinématographique : des pensées beaucoup, des gestes beaucoup, avec une profondeur sensible. Car Léonor de Récondo ne livre pas seulement le chemin d'un homme qui sent qu'il doit devenir femme ; elle nous livre celui de sa femme, Solange, bousculée dans son idée du couple, celui de son fils, qui ne veut pas comprendre. Et peu à peu, Laurent devient Lauren. L'autrice ne fait qu'accompagner, piocher les mots justes, les aligner, en faire des phrases, nous les offrir.
"Si je ne me suis jamais senti homme, je me suis toujours senti père."
En 224 pages, Léonor de Récondo réussit à poser les bonnes questions, à nous proposer un plongeon dans ce corps à l'intérieur duquel les pensées se cognent, à mettre des mots justes là où il faut et à ne pas en mettre là où le silence est plus vertigineux.

"Combien de temps faut-il pour être soi-même ? Et je voudrais demander cela à tous ceux qui n'ont pas à changer de sexe. Combien d'années, de décennies, pour être en adéquation ? Adéquation de corps, adéquation de rêves, adéquation de pensées, avec ce que nous sommes profondément, cette matière brute dont il reste quelques traces avant qu'elle ne soit façonnée, lissée, rapiécée par la société, les autres et leurs regards, nos illusions et nos blessures."

Léonor de RÉCONDO, Point cardinal (2017)
Éditions Sabine Wespieser, 224 pages, 20€

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Petit pays | Gaël FAYE (2016)

Petit pays, GF

C'est l'histoire de ? Comment commencer. C'est l'Histoire ?
Gaël Faye éclabousse les bas-côtés avec sa poésie, déposant le lecteur aux côtés de Gabriel, enfant devenu adulte mais qui a toujours voulu s'accrocher à ce qu'il lui restait de naïveté pour ne pas voir les morts, le danger, l'horreur, la souffrance, la sauvagerie, la honte. La guerre. 
Premier roman, Petit pays raconte comment l'enfance de Gabriel fut écourtée par l'Histoire. Né au Burundi d'un père français et d'une mère rwandaise, garçon tendre et joueur, Gabriel raconte les bêtises, les copains, l'école, le divorce, mais il raconte aussi l'assassinat du premier président élu par le vote, le génocide rwandais, les guerres ethniques. 
Le récit de Gabriel se découpe ainsi en deux : le bonheur, puis sa dislocation, morceau par morceau. La paix et l'enfance, puis la guerre et le génocide. Or, ce n'est pas un roman qui veut dire la guerre, au contraire : c'est un roman qui farfouille dans ses souvenirs pour raconter les beaux instants. Le narrateur nous livre la confusion d'un enfant qui veut continuer à jouer, à lire et à rêver ; il nous dit ce qu'un enfant peut comprendre de la politique, de la sauvagerie, de la différence entre les Hutus et les Tutsis. C'est-à-dire pas grand chose.
Avec des mots si éblouissants et une poésie si fine, je ne peux que dire que j'ai aimé. Petit pays est un roman simple, court, et ça me plaît. Un roman qui, sans exclure l'horreur le sang les larmes, raconte la guerre par ce qu'elle a de plus doux, c'est-à-dire les souvenirs du bonheur d'avant.

"Chère Laure, 
Le peuple a voté. A la radio, ils ont dit 97.3% de taux de participation. Ca veut dire tout le monde moins les enfants, les malades à l'hôpital, les détenus dans les prisons, les fous dans les asiles, les bandits recherchés par la police, les paresseux restés au lit, les manchots incapables de tenir un bulletin de vote et les étrangers comme mon père, ma mère ou Donatien, qui ont le droit de vivre ici, de travailler ici, mais pas de donner leur avis qui, lui, doit rester là d'où ils viennent. Le nouveau président s'appelle Melchior, comme le roi mage. Certains l'adorent, comme Prothé, notre cuisinier. Il dit que c'est la victoire du peuple. D'autres le détestent, comme Innocent, notre chauffeur, mais je te rassure, c'est parce que c'est un grincheux et un mauvais perdant. 
Je trouve que le nouveau président a l'air sérieux, il se tient bien, ne met pas les coudes sur la table, ne coupe pas la parole. Il porte une cravate unie, une chemise bien repassée et il a des formules de politesse dans ses phrases. Il est présentable et propre. C'est important ! Car ensuite on devra accrocher son portrait dans tout le pays pour ne pas oublier qu'il existe. Ce serait enquiquinant d'avoir un président négligé sur lui ou qui louche sur la photo dans les ministères, les aéroports, les ambassades, les compagnies d'assurances, les commissariats, les hôtels, les hôpitaux, les cabarets, les maternités, les casernes, les restaurants, les salons de coiffure et les orphelinats. 
D'ailleurs, je me demande bien où on a mis les portraits de l'ancien président ? Les a-t-on jetés ? Mais peut-être qu'il existe un endroit où on les garde au cas où il déciderait de revenir un jour ? 
C'est la première fois qu'on a un président qui n'est pas militaire. Je pense qu'il aura moins mal à la tête que ses prédécesseurs. Les présidents militaires ont toujours des migraines. C'est comme s'ils avaient deux cerveaux. Ils ne savent jamais s'ils doivent faire la paix ou la guerre."

 

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Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur | Harper Lee (1960)

© The Dorothea Lange Collection

" - Je crois que, plus tard, je me ferai clown, déclara Dill. 
Jem et moi nous arrêtâmes net.
- Parfaitement, clown, reprit-il. La seule chose que je puisse faire en ce monde, compte tenu de ce que sont les gens, c'est rire, alors je vais m'engager dans un cirque et comme ça, je rirai comme un bossu toute la journée.
- Tu comprends tout de travers, Dill, expliqua Jem. Les clowns sont tristes, c'est les spectateurs qui rient d'eux. 
- Alors je serai une nouvelle sorte de clown. Je serai au millieu de la piste et je rirai de la tête des gens. Tiens, regarde, là-bas, dit-il en montrant du doigt. Ils devraient tous être à califourchon sur des manches à balai. Tante Rachel le fait déjà."

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur HL

Classique de la littérature américaine depuis le jour de sa sortie en 1960, récompensé en 1961 par le prix Pulitzer, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur est un roman encensé. Je le fuyais depuis un moment, mais là, plus d'excuses, c'est les vacances et j'ai trop faim de livres pour l'ignorer !
Nous sommes à Maycomb, dans une petite ville d'Alabama. C'est la Grande Dépression, et c'est aussi le moment où Scout raconte comment elle et son grand frère Jem ont réussi à grandir : en plongeant jusqu'à son plus lointain souvenir puis en remontant lentement jusqu'à son "aujourd'hui", Scout met en mots et en image ce qu'une fillette peut comprendre du monde, de la justice, de l'amitié, des grands, des Noirs, des Blancs, et de tout ce qui s'en suit. 
C'est une histoire simple, c'est même un quotidien : un chemin, ou une caméra, qui propose au lecteur de se laisser glisser dans les mots aussi naïfs que poétiques d'un enfant qui regarde, entend, voit et comprend bien plus qu'il n'y pourrait paraître. Car si c'est une lecture lente, c'est une lecture poétique. Bien que l'auteure soit bel et bien ce qu'on appelle "adulte", la magie s'opère dans les mots si simples, dans les descriptions si drôles, ou dans les réflexions si justes.
C'est un hymne à l'enfance, mais c'est aussi un plaidoyer pour la justice. En effet, le père des deux enfants, avocat intègre et rigoureux, est amené à défendre un homme noir accusé à tort d'avoir violé une femme blanche : le récit de Scout se fait alors épuré, et pourtant si tremblant d'amour, d'inquiétude et de sagesse. 

"C'était l'automne, et ses enfants se battaient sur le trottoir, devant la maison de Mrs Dubose. Le garçon aidait sa soeur à se relever, et ils rentraient à la maison. C'était l'automne et ses enfants trottaient çà et là, autour du coin de la rue, leurs visages exprimant leurs malheurs et leurs triomphes. Ils s'arrêtaient devant un chêne, ravis, étonnés, hésitants. 


C'était l'hiver et ses enfants frissonnaient au portail, ombres chinoises se découpant sur une maison en flammes. C'était l'hiver et un homme marchait dans la rue, jetait ses lunettes et abattait un chien. 

C'était l'été, et il voyait le coeur de ses enfants se briser. L'automne revenait, et les enfants de Boo avaient besoin de lui."

L'enfant qui mesurait le monde | Metin Arditi (2016)

l'enfant qui mesurait le monde

Je viens de finir un roman, et finir un roman, d'habitude, c'est toujours un peu triste. Mais là, quand j'ai fini la dernière page puis reposé le livre, je savais qu'il fallait être heureux. Les es personnages restent au chaud, et l'histoire continuera sans qu'il ne faille la raconter. 

"À Kalamaki, île grecque dévastée par la crise, trois personnages vivent l'un près de l'autre, chacun perdu au fond de sa solitude.
Le petit Yannis, muré dans son silence, mesure mille choses, compare les chiffres à ceux de la veille et calcule l'ordre du monde. Maraki, sa mère, se lève aux aurores et gagne sa vie en pêchant à la palangre. Eliot, architecte retraité qui a perdu sa fille, poursuit l'étude qu'elle avait entreprise, parcourt la Grèce à la recherche du Nombre d'Or, raconte à Yannis les grands mythes de l'Antiquité, la vie des dieux, leurs passions et leurs forfaits...
Un projet d'hôtel va mettre la population en émoi. Ne vaudrait-il pas mieux construire une école, sorte de phalanstère qui réunirait de brillants sujets et les préparerait à diriger le monde?
Alors que l'île s'interroge, d'autres rapports se dessinent entre ces trois personnages, grâce à l'amitié bouleversante qui s'installe entre l'enfant autiste et l'homme vieillissant."

C'est un livre qui se lit vite, et facilement. L'histoire est simple. Mais tout y est beau : Yannis et ses calculs rassurants, son silence et sa manière extraordinaire de percevoir le monde, Eliot et sa poésie, sa patience et sa droitesse, Maraki et son courage violent, son désir ardent et ses pensées qui jamais ne s'arrêtent. C'est un livre-fenêtre, qui nous laisse gentiment entrevoir comment seul + seul = ensemble. Qui nous donne envie de se battre pour des valeurs, pour des gens, pour un pays, pour un paysage. 

"Je crois que c'est ça, l'ordre du monde, tu sais, Yannis. C'est quand tu ne peux pas savoir à l'avance comment les oiseaux vont crier, ou comment le meltème va souffler entre les pierres, ni quand la mer va s'écraser contre le parapet. Mais tu es heureux d'écouter ces bruits comme ils viennent à toi. L'ordre du monde, c'est quand tu es heureux. Même si les choses changent."

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