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L'enfant qui mesurait le monde | Metin Arditi (2016)

l'enfant qui mesurait le monde

Je viens de finir un roman, et finir un roman, d'habitude, c'est toujours un peu triste. Mais là, quand j'ai fini la dernière page puis reposé le livre, je savais qu'il fallait être heureux. Les es personnages restent au chaud, et l'histoire continuera sans qu'il ne faille la raconter. 

"À Kalamaki, île grecque dévastée par la crise, trois personnages vivent l'un près de l'autre, chacun perdu au fond de sa solitude.
Le petit Yannis, muré dans son silence, mesure mille choses, compare les chiffres à ceux de la veille et calcule l'ordre du monde. Maraki, sa mère, se lève aux aurores et gagne sa vie en pêchant à la palangre. Eliot, architecte retraité qui a perdu sa fille, poursuit l'étude qu'elle avait entreprise, parcourt la Grèce à la recherche du Nombre d'Or, raconte à Yannis les grands mythes de l'Antiquité, la vie des dieux, leurs passions et leurs forfaits...
Un projet d'hôtel va mettre la population en émoi. Ne vaudrait-il pas mieux construire une école, sorte de phalanstère qui réunirait de brillants sujets et les préparerait à diriger le monde?
Alors que l'île s'interroge, d'autres rapports se dessinent entre ces trois personnages, grâce à l'amitié bouleversante qui s'installe entre l'enfant autiste et l'homme vieillissant."

C'est un livre qui se lit vite, et facilement. L'histoire est simple. Mais tout y est beau : Yannis et ses calculs rassurants, son silence et sa manière extraordinaire de percevoir le monde, Eliot et sa poésie, sa patience et sa droitesse, Maraki et son courage violent, son désir ardent et ses pensées qui jamais ne s'arrêtent. C'est un livre-fenêtre, qui nous laisse gentiment entrevoir comment seul + seul = ensemble. Qui nous donne envie de se battre pour des valeurs, pour des gens, pour un pays, pour un paysage. 

"Je crois que c'est ça, l'ordre du monde, tu sais, Yannis. C'est quand tu ne peux pas savoir à l'avance comment les oiseaux vont crier, ou comment le meltème va souffler entre les pierres, ni quand la mer va s'écraser contre le parapet. Mais tu es heureux d'écouter ces bruits comme ils viennent à toi. L'ordre du monde, c'est quand tu es heureux. Même si les choses changent."

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Il faut beaucoup aimer les hommes | Marie DARRIEUSSECQ (2013)

J'hésite.

Il faut beaucoup aimer les hommes

Un roman d'amour ? L'histoire d'une actrice française à Hollymood, et celle de son coup de foudre avec cet homme, Kouhouesso

Un roman qui questionne les couleurs  ? Parce que Solange est blanche, et Kouhouesso est noir.

Un roman sur l'Afrique ? "C'était un homme avec une grande idée." Kouhouesso ne vit plus que pour son désir d'adapter Coeur des ténèbres à l'écran. "Elle la voyait briller dans ses yeux. Sa pupille s'enroulait en ruban incandescent. Elle entrait dans ses yeux pour suivre avec lui le fleuve. Mais elle ne croait pas à son projet. Ca ne se ferait jamais, en vrai. Atteint-on jamais le Congo ?"

Un roman sur l'attente, indéfiniment. D'un message, d'une visite, d'une tendresse, d'un rôle dans son film, d'une attention, d'amour.
"Un regard sur la mer et elle voudrait être la mer. Un regard sur les vagues et elle voudrait être les vagues. Elle voudrait être le vide, elle être l'ailleurs, elle voudrait être la chanson qu'il a dans la tête, et elle voudrait qu'il la chante, elle, qu'il dérive, oui, mais vers elle; elle voudrait être cette pensée évasive et déserteuse, cet en dehors du film."

Loin du plaidoyer littéraire sur le racisme, Marie Darrieussecq ne fait que questionner.

"Elle ne se souvenait pas d'un film, américain ou autre, où un Noir et une Blanche - un Blanc et une Noire - couchent ensemble sans que ce soit le sujet même du drame. Quand une Blanc et une Noire - un Noir et une Blanche - se rapprochent un peu trop, il y a comme un signal d'alarme, le public se raidit, les producteurs ont dit stop, les scénaristes ont déjà réglé la question, l'acteur noir sait qu'il ne séduira pas l'actrice blanche : sinon on est dans un autre film, un tableau de moeurs, une affaire, un problème."

Lisez-le, simplement pour la poésie, pour l'amour, pour les questions.

 

"Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n'est pas possible, on ne peut pas les supporter." (Marguerite DURAS)

Rencontre avec Marie DARRIEUSSECQ le jeudi 13 avril à l'UPPA de Pau (64), organisée par les élèves de licence CTD.

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La Horde du Contrevent | Alain DAMASIO (2004)

Je n'ai pas l'habitude de lire des romans de science-fiction. 
Et là, vraiment...

Dans un monde où souffle un vent puissant, imprévisible et presque divin, vingt-deux hordiers sont debout, solidement soudés, et traversent leur monde à contre-sens dans l'ultime but d'enfin trouver l'origine du Vent. Depuis l'enfance, ils sont destinés à trouver l'Extrême-Amont. Depuis l'enfance, ils sont voués à passer leurs vies à avancer en bloc, à s'accrocher à leur quête, à tenir son rôle de scribe pour Sov, de géomaître pour Talweg, d'aéromaître pour Oroshi, de feuleuse pour Callirhoé. Ils sont vingt-deux, ils sont aussi la 34e horde à partir. Les autres hordes sont mortes, ont renoncé, ont disparu.

La Horde du Contrevent" ) "Il était une fois..." entama Caracole, et imperceptiblement, les visages éparpillés s'allumèrent sur le pourtour du cercle. [...]- Il était une fois un pays de vaste étendue où rien ne tenait plus en place. Un vent féroce y soufflait tout le jour et la nuit, entêtant et unique, de l'est vers l'ouest, faiblissant certains soirs, mais ne cessant jamais. Les collines y étaient pousées dans le dos, les rochers dérivaient lentement, même le soleil avait du mal à s'arrimer au ciel. Une terre où le linge séchait vite, croyez-moi, avec des villages pourtant, dans tous les creux épargnés et des hélices qui tournaient à l'arrière des maisons. Sur cette terre vivaient trois tribus : la plus frivole faisait de la voile, la plus grande s'abrittait dans des villages enclos et la plus stupide tentait, très fièrement, de remonter le vent jusqu'à sa source...
[...]
- Personne d'un peu sensé dans ce pays ne donnait la moindre chance à cette poignée de loqueuteux qui s'autobaptisait "horde", labouraient le sable et qui prétendaient qu'au bout de leur quête, quelque chose comme le bonheur serait donné à tous ! Parce que, disaient-ils, atteindre la source du vent, c'était pouvoir en maîtriser l'écoulement."

Je ne saurais pas dire ce que j'ai le plus aimé. Entre l'écriture, d'une extraordinaire poésie, les personnages si entiers, l'histoire, qui jamais ne s'essoufle et que l'on voudrait croire, ou bien ce discours qu'est le roman sur l'amitié, la quête, sur le courage ou sur ce qui nous agite de l'intérieur et nous pousse à continuer à vivre, franchement, je tire mon chapeau.
J'ai aimé connaître chaque personnage intimement par l'alternance des narrateurs. J'ai eu envie d'amitié ! 

"Qu'importe où nous allons, honnêtement. Je ne le cache pas. De moins en moins. Qu'importe ce qu'il y a au bout. Ce qui vaut, ce qui restera n'est pas le nombre de cols de haute altitude que nous passerons vivants. N'est pas l'emplacement où nous finirons par planter notre oriflamme, au milieu d'un champ de neige ou au sommet d'un dernier pic dont on ne pourra plus jamais redescendre. N'est plus de savoir combien de kilomètres en amont du drapeau de nos parents nous nous écroulerons ! Je m'en fiche ! Ce qui restera est une certaine qualité d'amitié, architecturée par l'estime. Et brodée des quelques rires, des quelques éclats de courage ou de génie qu'on aura su s'offrir les uns aux autres. Pour tout ça, les filles et les gars, je vous dis merci. Merci."

La Horde du Contrevent, d'Alain DAMASIO (2004)
Éditins Folio SF, 700 pages

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Supplément au voyage de Bougainville | Diderot (1771)

Voyageons quelques siècles en arrière...

"- Qui est-ce qui a fait ta cabane et les ustensiles qui la meublent ? 
- C'est moi.
- Eh bien, nous croyons que ce monde et ce qu'il renferme est l'ouvrage d'un ouvrier.
- Il a donc des pieds, des mains, une tête ? 
- Non.
- Où fait-il sa demeure ? 
- Partout.
- Ici même ? 
- Ici.
- Nous ne l'avons jamais vu.
- On ne le voit pas.
- Voilà un père bien indifférent. Il doit être vieux, car il a du moins l'âge de son ouvrage.
- Il ne vieillit point. Il a parlé à nos ancêtres, il leur a donné des lois, il leur a prescrit la manière dont il voulait être honoré ; il leur a ordonné certaines actions comme bonnes, il leur en a défendu d'autres comme mauvaises. 
- J'entends ; et une de ces mauvaises actions qu'il leur a défendues comme mauvaises, c'est de coucher avec une femme ou une fille. Pourquoi donc a-t-il fait deux sexes ? 
- Pour s'unir, mais à certaines conditions requises, après certaines cérémonies préalables, en conséquence desquelles un homme appartient à une femme et n'appartient qu'à elle, une femme appartient à un homme et n'appartient qu'à lui.
[...]
- Je serai fâché de t'offenser par mes discours, mais si tu le permettais, je te dirais mon avis.
- Parle.
- Ces préceptes singuliers, je les trouve opposés à la nature, contraires à la raison, faits pour multiplier les crimes, et fâcher à tout moment le vieil ouvrier qui a tout fait sans tête, sans mains, et sans outils ; qui est partout et qu'on ne voit nulle part ; qui dure aujourd'hui et demain et qui n'a pas un jour de plus ; qui commande et qui n'est pas obéi ; qui peut empêcher et qui n'empêche pas. [...]"


Bougainville (Louis Antoine de son petit nom) est un navigateur français que l'on dit premier à avoir effectué le tour du monde. Il publie en 1771 Voyage autour du monde, dans lequel il décrit les conditions de son voyage ainsi que les différentes populations qu'il aura pu observer, notamment la population tahitienne qu'il dit guidée par le plaisir sexuel. 
A partir de ce récit, Diderot en profite pour réfléchir sur la morale, régissant alors la société du XVIIIe siècle ; il y dénonce les vices du modèle européen, basé sur une religion qui nierait la raison et les sentiments naturels de l'homme. Ainsi, s'appuyant sur les dires de Bouganville, il propose un dialogue entre A et B, sans y représenter ni A, ni B : il est les deux. Diderot rédige alors un texte philosophique qu'il rajoute au récit initial, et, avec distance mais non sans dissumuler ses pensées, il observe le passage de nature à culture qui s'opère entre otaïtiens et français lors du séjour de Bougainville sur l'île. Il dénonce donc l'obscurantisme des Lumières, et les ravages de codes moraux, civils et religieux sur le bonheur d'une population.
A lire. 

"Dieu : un père comme celui-là, il vaut mieux ne pas en avoir."

Louis-Michel VAN LOO (1707 - 1771) | Musée du Louvre

 

Les questions

"Les questions : pourquoi la vision est-elle souvent du côté de l'artiste et pas du politique, de l'expert, ou du journaliste ? Pourquoi celui qui voit avant tout le monde c'est le romancier, plutôt que l'essayiste ? Pourquoi est-ce qu'on s'étonne que Houellebecq avait prévu il y a deux ans les peurs qui nous habitent en ce moment ? Qu'est-ce qui fait qu'un Don DeLillo a écrit le terrorisme tel qu'on le connaît, donnant à l'un de ses romans des allures de prophétie ? Qui a soufflé à Jules Verne, H.G. Wells ou George Orwell l'inspiration des machines qui nous gouvernent aujourd'hui? sont des bonnes questions. Est-on à ce point influencé par l'art, on se laisse guider par lui, ou est-ce que c'est l'artiste qui devine, qui voit, qui prévoit ? Est-ce que les étudiants de mai 68 avaient écouté en boucle, avant de s'insurger, cette chanson de Léo Ferré qui s'appelait "Quartier latin"? Est-ce que la musique électronique a suivi à la lettre l'art du bruit, ce manifeste futuriste du compositeur italien Luigi Russolo, publié pas plus tard qu'en 1913. Mieux, est-ce que Silvio Berlusconi avait lu ce scénario méconnu de Pasolini, fond de tiroir datant d'il y a 50 ans, l'histoire du soldat qui annonçait tout ce qu'il allait faire, Berlusconi, de la télévision, ou alors est-ce qu'on peut reconnaître que les artistes qu'on a cités étaient tout simplement du côté de la vision, précisemment parce qu'ils avaient l'audace, non de se remettre en question, mais d'en poser, des questions...et c'est peut-être ça, la vision."

Augustin Trapenard dans "Boomerang" sur France Inter, le vendredi 25/11/16

Ok, bon, quand ma journée commence comme ça, j'adore.

Léo Ferré - Quartier Latin

Ce quartier 
Qui résonne 
Dans ma tête 

Ce passé 
Qui me sonne 
Et me guette 

Ce Boul' Mich' 
Qu'a d'la ligne 
En automne 

Ces sandwichs 
Qui s'alignent 
Monotones 

Quartier latin 
Quartier latin 
Quartier latin 

Chez Dupont 
Ça traînait 
La journée 

C'était l'pont 
Qui durait 
Tout' l'année 

L'examen 
Ça tombait 
Comme un' tête 

Au matin 
Sans chiqué 
Ni trompettes 

Quartier latin 
Quartier latin 
Quartier latin 

Cett' frangine 
Qui vendait 
Sa bohème 

Et ce spleen 
Qui traînait 
Dans sa traîne 

J'avais rien 



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[♫] Citizen of Glass | Agnes Obel

Pfiou...

Agnes Obel

Le 21 octobre, Agnes a (enfin) sorti son 3e album (très très attendu) intitulé "Citizen of Glass". Et je suis loin d'être déçue ! L'album, placé selon ses dires sous le signe de la transparence de part l'essor des réseaux sociaux et du peu d'intimité qu'il reste à chacun, est composé de 10 chansons, toutes autant fidèles à Agnes Obel que totalement différentes. On retrouve la douce voix d'Agnes (ô belle), aussi rocailleuse que fluette.
La chanteuse et compositrice ajoute à ce nouvel album des sons hypnotisants, qui transportent dans un univers sans repère, sans aucun lien. J'y ai personnellement retrouvé l'univers dans lequel nous vivons aujourd'hui : un univers inquiétant, sans véritable sécurité ni intimité, dans lequel la transparence est à la fois rassurante et source d'effroi. Bien que ses chansons soient très intimes, on y ressent une sorte d'inconfort de par la variété des sonorités et des voix. La dernière chanson de l'album, "Mary", en est pour moi l'exemple :

"In my house the silence rang so loud
Under doorways, through the hallway down
Waiting for the secret to grow out
Oh what we do when no one is around"

Agnes Obel réussit donc au moyen d'instruments différents de ses habitudes à déstabiliser ses habitués, à créer une athmosphère beaucoup moins rassurante que dans ses albums précédents, qui ne reposaient exclusivement que sur sa voix, son piano et un violoncelle. Aussi, Citizen of Glass intègre un piano célesta (un instrument de la famille des percussions qui possède un clavier), un mellotron (instrument des années 60/70 qui lit les sons sur des bandes magnétiques), ou encore un piano préparé...
Ma préférée reste "It's happening again"...

"I swear it is true
The past isn't dead
It's alive, it is happening
In the back of my head

No future, no past
No laws of time
Can undo what is happening
When I close my eyes
And with the stars and the moon
I woke up in the night

In the same place
To save me for my eyes
It's happening, it's happening, it's happening again
It's happening, it's happening, it's happening again

I took a day or two
To exil from the light
To unfold that prisoner
They call a mind

And for a brief moment
We could stop the time 
But with the stars and the moon
I woke up in the night 

In the same place, it was sailing before my eyes
It's happening, it's happening, it's happening again"

Citizen of Glass

Je m'arrête là dans ce billet, il vous suffira de l'écouter pour l'aimer...

... mais pour le plaisir :


Familiar - Agnes Obel

It's happening again - Agnes Obel

Une autre portion d'Agnes Obel ici :
http://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2016/10/21/agnes-obel-je-voulais-une-etrangete-en-phase-avec-le-climat-inquietant-de-l-epoque_5018274_4500055.html

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[BD] Dans ma maison de papier | Pierre DUBA et Philippe DORIN

Dans ma maison de papier, p13

"Éteins !" 
"Allume !"

Pierre Duba est un auteur de bande-dessinée. Pour la deuxième fois, il adapte une pièce de théatre en bande dessinée.

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"Je voyais mes livres comme une sculpture", raconte-t-il lors d'une interview en 2014 (vue sur youtube). "On voit cette scultpure, elle est vraiment réelle, on arrive à la lire parfaitement. Mais dans cette chose réelle, j'y met des crocs, des trous, des choses qui se perdent dans des zones d'ombre, où on peut de perdre. Et puis, en même temps, on peut la tourner, on peut être complètement surpris, découvrir un autre visage de l'autre côté. Je la rêve comme parfaitement visible, quelque chose qu'on peut prendre, dont on peut se saisir, et puis en même temps qui nous échappe, parce qu'il y a des facettes, des trous, des zones d'ombre. Je la vois comme quelque chose d'approchable et d'inquiétant, qui ne se donne pas entièrement."

Ces paroles résument parfaitement l'impression que j'ai eu de cette bande-dessinée : une ambivalence, des secrets et des vérités, de la lumière et de l'ombre, de la vie et de la mort, de la joie et de la tristesse. Un espace, du temps, dans lesquels le lecteur flotte ; trois personnages qui pourraient n'en former qu'un seul, des paroles, des pensées. Pierre Duba dit chercher à "faire exister les dialogues de Philippe Dorin". Ils mêlent ensemble imaginaire et réel : "Je dessine toujours une pensée, même si mes images sont très réalistes."

Le temps passe, il y a la peur, il y a la tendresse, il y a la nuit ; le lecteur se ballade au fil des pensées d'Emma (la vieille dame), des peurs de la petite fille et des apparitions de la mort.
Je n'ai pas vu la pièce de théâtre (mise en scène par Eric Jean)... et j'en ai très envie maintenant. Les illustrations sont grandioses, mélangeant ombre et lumière, mélangeant vide et plein, s'accordant parfaitement avec la poésie des dialogues de Philippe Dorin, questionnant la mort, le temps, les rêves. 

https://www.youtube.com/watch?v=TcGez0iGLH0

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Dans ma maison de papier, de Pierre DUBA et Philippe DORIN
Éditions 6 pieds sous Terre, 25€

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Un homme qui dort | Georges PEREC (1967)

"Tu rentres dans ta chambre et tu t'affales sur ta banquette trop étroite. Tu dors les yeux grands ouverts, comme les idiots. Tu dénombres, tu organises les fissures du plafond. La conjonction des ombres et des tâches et les variations d'accomodation et d'orientation de ton regard produisent sans effort, lentement, des dizaines de formes naissantes, organisations fragiles que tu ne peux saisir qu'un instant, les arrêtant sur un nom : vigne, virus, ville, village, visage, avant qu'elles ne se disloquent et que tout ne recommence : l'apparition d'un geste, d'un mouvement, d'une silhouette, ébauche de signe vide que tu laisses grandir, hasard qui se précise : un oeilqui te fixe, un homme qui dort, un remous, léger balancement de voiliers, bout d'arbre, rameau explosé, préservé, retrouvé, de l'intérieur duquel émerge en se précisant point par point l'amorce encore d'un visage, à peine différent de l'autre tout à l'heure, plus sombre peut-être, ou plus attentif, visage en suspens où tu cherches sans les voir les oreilles, les yeux, le cou, un front, ne retenant, ne retrouvant, pour les perdre aussitôt, que l'empreinte d'un sourire ambigu, l'ombre d'une narine que peut-être prolonge la trace - infamante ou glorieuse, qui sait ? - d'une cicatrice."


Un homme qui dort

Lecture éprouvante. Écriture haletante, à la fois gracieuse et brute. Un homme qui dort, c'est un homme qui, un matin, arrête ses études de sociologie, s'immobilise dans sa chambre, renonce à tout lien social, réduit sa consommation au minimum, puis attend "jusqu'à ce qu'il n'y est plus rien à attendre". Le roman raconte la solitude et surtout l'indifférence d'un jeune homme de 25 ans en s'adressant directement au lecteur à la 2e personne du singulier ; tous les choix de cet homme se s'exclure complètement du monde ne sont en fait que de l'indifférence, une recherche de neutralité.

 

Un homme qui dort, c'est une introspection, une promenade dans le labyrinthe intime d'un homme qui n'attend rien, ne cherche rien. Georges Perec appuie sur les perceptions sensorielles de son personnage ; pour combler le vide, le rien, le refus de l'autre, les notions de temps et d'espace viennent coller le jeune homme. Sa chambre et les rues de Paris sont ses seuls refuges : sa chambre est le lieu de l'immobilité, du sommeil, de la solitude, tandis que Paris est un lieu éveillé et en action permanente. 

Peu à peu, la solitude du jeune homme se trouve être une véritable compagnie, et également une souffrance. Ses semblables sont vus comme des monstres, des rats, bien qu'il soit évident que finalement le personnage leur resssemble, les suit : "[...] tu as les mêmes refuges, les mêmes asiles, les cinémas de quartier puant le désinfectant, les squares, les musées, les cafés, les gares, les métros, les halles. Désespoirs assis comme toi sur les bancs, dessinant et effacant sans cesse sur les sable poussiéreux le même cercle imparfait [...]"

Pour moi, ce roman est un poème. Perec ne donne pas toutes les données, il joue avec la langue pour signifier, emmêler, apprendre le silence. Les phrases sont parfois nominales, parfois elles durent trois pages. Le lire, c'est s'arrêter sur chaque phrase, s'interroger, comprendre, et se dire : mais quel génie.

Un homme qui dort, le film, réalisé par Bernard Queysanne et Georges Perec avec Jacques Spiesser (1974)

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