Adelalu

Petit pays | Gaël FAYE (2016)

Petit pays, GF

C'est l'histoire de ? Comment commencer. C'est l'Histoire ?
Gaël Faye éclabousse les bas-côtés avec sa poésie, déposant le lecteur aux côtés de Gabriel, enfant devenu adulte mais qui a toujours voulu s'accrocher à ce qu'il lui restait de naïveté pour ne pas voir les morts, le danger, l'horreur, la souffrance, la sauvagerie, la honte. La guerre. 
Premier roman, Petit pays raconte comment l'enfance de Gabriel fut écourtée par l'Histoire. Né au Burundi d'un père français et d'une mère rwandaise, garçon tendre et joueur, Gabriel raconte les bêtises, les copains, l'école, le divorce, mais il raconte aussi l'assassinat du premier président élu par le vote, le génocide rwandais, les guerres ethniques. 
Le récit de Gabriel se découpe ainsi en deux : le bonheur, puis sa dislocation, morceau par morceau. La paix et l'enfance, puis la guerre et le génocide. Or, ce n'est pas un roman qui veut dire la guerre, au contraire : c'est un roman qui farfouille dans ses souvenirs pour raconter les beaux instants. Le narrateur nous livre la confusion d'un enfant qui veut continuer à jouer, à lire et à rêver ; il nous dit ce qu'un enfant peut comprendre de la politique, de la sauvagerie, de la différence entre les Hutus et les Tutsis. C'est-à-dire pas grand chose.
Avec des mots si éblouissants et une poésie si fine, je ne peux que dire que j'ai aimé. Petit pays est un roman simple, court, et ça me plaît. Un roman qui, sans exclure l'horreur le sang les larmes, raconte la guerre par ce qu'elle a de plus doux, c'est-à-dire les souvenirs du bonheur d'avant.

"Chère Laure, 
Le peuple a voté. A la radio, ils ont dit 97.3% de taux de participation. Ca veut dire tout le monde moins les enfants, les malades à l'hôpital, les détenus dans les prisons, les fous dans les asiles, les bandits recherchés par la police, les paresseux restés au lit, les manchots incapables de tenir un bulletin de vote et les étrangers comme mon père, ma mère ou Donatien, qui ont le droit de vivre ici, de travailler ici, mais pas de donner leur avis qui, lui, doit rester là d'où ils viennent. Le nouveau président s'appelle Melchior, comme le roi mage. Certains l'adorent, comme Prothé, notre cuisinier. Il dit que c'est la victoire du peuple. D'autres le détestent, comme Innocent, notre chauffeur, mais je te rassure, c'est parce que c'est un grincheux et un mauvais perdant. 
Je trouve que le nouveau président a l'air sérieux, il se tient bien, ne met pas les coudes sur la table, ne coupe pas la parole. Il porte une cravate unie, une chemise bien repassée et il a des formules de politesse dans ses phrases. Il est présentable et propre. C'est important ! Car ensuite on devra accrocher son portrait dans tout le pays pour ne pas oublier qu'il existe. Ce serait enquiquinant d'avoir un président négligé sur lui ou qui louche sur la photo dans les ministères, les aéroports, les ambassades, les compagnies d'assurances, les commissariats, les hôtels, les hôpitaux, les cabarets, les maternités, les casernes, les restaurants, les salons de coiffure et les orphelinats. 
D'ailleurs, je me demande bien où on a mis les portraits de l'ancien président ? Les a-t-on jetés ? Mais peut-être qu'il existe un endroit où on les garde au cas où il déciderait de revenir un jour ? 
C'est la première fois qu'on a un président qui n'est pas militaire. Je pense qu'il aura moins mal à la tête que ses prédécesseurs. Les présidents militaires ont toujours des migraines. C'est comme s'ils avaient deux cerveaux. Ils ne savent jamais s'ils doivent faire la paix ou la guerre."

 

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Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur | Harper Lee (1960)

© The Dorothea Lange Collection

" - Je crois que, plus tard, je me ferai clown, déclara Dill. 
Jem et moi nous arrêtâmes net.
- Parfaitement, clown, reprit-il. La seule chose que je puisse faire en ce monde, compte tenu de ce que sont les gens, c'est rire, alors je vais m'engager dans un cirque et comme ça, je rirai comme un bossu toute la journée.
- Tu comprends tout de travers, Dill, expliqua Jem. Les clowns sont tristes, c'est les spectateurs qui rient d'eux. 
- Alors je serai une nouvelle sorte de clown. Je serai au millieu de la piste et je rirai de la tête des gens. Tiens, regarde, là-bas, dit-il en montrant du doigt. Ils devraient tous être à califourchon sur des manches à balai. Tante Rachel le fait déjà."

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur HL

Classique de la littérature américaine depuis le jour de sa sortie en 1960, récompensé en 1961 par le prix Pulitzer, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur est un roman encensé. Je le fuyais depuis un moment, mais là, plus d'excuses, c'est les vacances et j'ai trop faim de livres pour l'ignorer !
Nous sommes à Maycomb, dans une petite ville d'Alabama. C'est la Grande Dépression, et c'est aussi le moment où Scout raconte comment elle et son grand frère Jem ont réussi à grandir : en plongeant jusqu'à son plus lointain souvenir puis en remontant lentement jusqu'à son "aujourd'hui", Scout met en mots et en image ce qu'une fillette peut comprendre du monde, de la justice, de l'amitié, des grands, des Noirs, des Blancs, et de tout ce qui s'en suit. 
C'est une histoire simple, c'est même un quotidien : un chemin, ou une caméra, qui propose au lecteur de se laisser glisser dans les mots aussi naïfs que poétiques d'un enfant qui regarde, entend, voit et comprend bien plus qu'il n'y pourrait paraître. Car si c'est une lecture lente, c'est une lecture poétique. Bien que l'auteure soit bel et bien ce qu'on appelle "adulte", la magie s'opère dans les mots si simples, dans les descriptions si drôles, ou dans les réflexions si justes.
C'est un hymne à l'enfance, mais c'est aussi un plaidoyer pour la justice. En effet, le père des deux enfants, avocat intègre et rigoureux, est amené à défendre un homme noir accusé à tort d'avoir violé une femme blanche : le récit de Scout se fait alors épuré, et pourtant si tremblant d'amour, d'inquiétude et de sagesse. 

"C'était l'automne, et ses enfants se battaient sur le trottoir, devant la maison de Mrs Dubose. Le garçon aidait sa soeur à se relever, et ils rentraient à la maison. C'était l'automne et ses enfants trottaient çà et là, autour du coin de la rue, leurs visages exprimant leurs malheurs et leurs triomphes. Ils s'arrêtaient devant un chêne, ravis, étonnés, hésitants. 


C'était l'hiver et ses enfants frissonnaient au portail, ombres chinoises se découpant sur une maison en flammes. C'était l'hiver et un homme marchait dans la rue, jetait ses lunettes et abattait un chien. 

C'était l'été, et il voyait le coeur de ses enfants se briser. L'automne revenait, et les enfants de Boo avaient besoin de lui."

L'enfant qui mesurait le monde | Metin Arditi (2016)

l'enfant qui mesurait le monde

Je viens de finir un roman, et finir un roman, d'habitude, c'est toujours un peu triste. Mais là, quand j'ai fini la dernière page puis reposé le livre, je savais qu'il fallait être heureux. Les es personnages restent au chaud, et l'histoire continuera sans qu'il ne faille la raconter. 

"À Kalamaki, île grecque dévastée par la crise, trois personnages vivent l'un près de l'autre, chacun perdu au fond de sa solitude.
Le petit Yannis, muré dans son silence, mesure mille choses, compare les chiffres à ceux de la veille et calcule l'ordre du monde. Maraki, sa mère, se lève aux aurores et gagne sa vie en pêchant à la palangre. Eliot, architecte retraité qui a perdu sa fille, poursuit l'étude qu'elle avait entreprise, parcourt la Grèce à la recherche du Nombre d'Or, raconte à Yannis les grands mythes de l'Antiquité, la vie des dieux, leurs passions et leurs forfaits...
Un projet d'hôtel va mettre la population en émoi. Ne vaudrait-il pas mieux construire une école, sorte de phalanstère qui réunirait de brillants sujets et les préparerait à diriger le monde?
Alors que l'île s'interroge, d'autres rapports se dessinent entre ces trois personnages, grâce à l'amitié bouleversante qui s'installe entre l'enfant autiste et l'homme vieillissant."

C'est un livre qui se lit vite, et facilement. L'histoire est simple. Mais tout y est beau : Yannis et ses calculs rassurants, son silence et sa manière extraordinaire de percevoir le monde, Eliot et sa poésie, sa patience et sa droitesse, Maraki et son courage violent, son désir ardent et ses pensées qui jamais ne s'arrêtent. C'est un livre-fenêtre, qui nous laisse gentiment entrevoir comment seul + seul = ensemble. Qui nous donne envie de se battre pour des valeurs, pour des gens, pour un pays, pour un paysage. 

"Je crois que c'est ça, l'ordre du monde, tu sais, Yannis. C'est quand tu ne peux pas savoir à l'avance comment les oiseaux vont crier, ou comment le meltème va souffler entre les pierres, ni quand la mer va s'écraser contre le parapet. Mais tu es heureux d'écouter ces bruits comme ils viennent à toi. L'ordre du monde, c'est quand tu es heureux. Même si les choses changent."

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Il faut beaucoup aimer les hommes | Marie DARRIEUSSECQ (2013)

J'hésite.

Il faut beaucoup aimer les hommes

Un roman d'amour ? L'histoire d'une actrice française à Hollymood, et celle de son coup de foudre avec cet homme, Kouhouesso

Un roman qui questionne les couleurs  ? Parce que Solange est blanche, et Kouhouesso est noir.

Un roman sur l'Afrique ? "C'était un homme avec une grande idée." Kouhouesso ne vit plus que pour son désir d'adapter Coeur des ténèbres à l'écran. "Elle la voyait briller dans ses yeux. Sa pupille s'enroulait en ruban incandescent. Elle entrait dans ses yeux pour suivre avec lui le fleuve. Mais elle ne croait pas à son projet. Ca ne se ferait jamais, en vrai. Atteint-on jamais le Congo ?"

Un roman sur l'attente, indéfiniment. D'un message, d'une visite, d'une tendresse, d'un rôle dans son film, d'une attention, d'amour.
"Un regard sur la mer et elle voudrait être la mer. Un regard sur les vagues et elle voudrait être les vagues. Elle voudrait être le vide, elle être l'ailleurs, elle voudrait être la chanson qu'il a dans la tête, et elle voudrait qu'il la chante, elle, qu'il dérive, oui, mais vers elle; elle voudrait être cette pensée évasive et déserteuse, cet en dehors du film."

Loin du plaidoyer littéraire sur le racisme, Marie Darrieussecq ne fait que questionner.

"Elle ne se souvenait pas d'un film, américain ou autre, où un Noir et une Blanche - un Blanc et une Noire - couchent ensemble sans que ce soit le sujet même du drame. Quand une Blanc et une Noire - un Noir et une Blanche - se rapprochent un peu trop, il y a comme un signal d'alarme, le public se raidit, les producteurs ont dit stop, les scénaristes ont déjà réglé la question, l'acteur noir sait qu'il ne séduira pas l'actrice blanche : sinon on est dans un autre film, un tableau de moeurs, une affaire, un problème."

Lisez-le, simplement pour la poésie, pour l'amour, pour les questions.

 

"Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n'est pas possible, on ne peut pas les supporter." (Marguerite DURAS)

Rencontre avec Marie DARRIEUSSECQ le jeudi 13 avril à l'UPPA de Pau (64), organisée par les élèves de licence CTD.

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La Horde du Contrevent | Alain DAMASIO (2004)

Je n'ai pas l'habitude de lire des romans de science-fiction. 
Et là, vraiment...

Dans un monde où souffle un vent puissant, imprévisible et presque divin, vingt-deux hordiers sont debout, solidement soudés, et traversent leur monde à contre-sens dans l'ultime but d'enfin trouver l'origine du Vent. Depuis l'enfance, ils sont destinés à trouver l'Extrême-Amont. Depuis l'enfance, ils sont voués à passer leurs vies à avancer en bloc, à s'accrocher à leur quête, à tenir son rôle de scribe pour Sov, de géomaître pour Talweg, d'aéromaître pour Oroshi, de feuleuse pour Callirhoé. Ils sont vingt-deux, ils sont aussi la 34e horde à partir. Les autres hordes sont mortes, ont renoncé, ont disparu.

La Horde du Contrevent" ) "Il était une fois..." entama Caracole, et imperceptiblement, les visages éparpillés s'allumèrent sur le pourtour du cercle. [...]- Il était une fois un pays de vaste étendue où rien ne tenait plus en place. Un vent féroce y soufflait tout le jour et la nuit, entêtant et unique, de l'est vers l'ouest, faiblissant certains soirs, mais ne cessant jamais. Les collines y étaient pousées dans le dos, les rochers dérivaient lentement, même le soleil avait du mal à s'arrimer au ciel. Une terre où le linge séchait vite, croyez-moi, avec des villages pourtant, dans tous les creux épargnés et des hélices qui tournaient à l'arrière des maisons. Sur cette terre vivaient trois tribus : la plus frivole faisait de la voile, la plus grande s'abrittait dans des villages enclos et la plus stupide tentait, très fièrement, de remonter le vent jusqu'à sa source...
[...]
- Personne d'un peu sensé dans ce pays ne donnait la moindre chance à cette poignée de loqueuteux qui s'autobaptisait "horde", labouraient le sable et qui prétendaient qu'au bout de leur quête, quelque chose comme le bonheur serait donné à tous ! Parce que, disaient-ils, atteindre la source du vent, c'était pouvoir en maîtriser l'écoulement."

Je ne saurais pas dire ce que j'ai le plus aimé. Entre l'écriture, d'une extraordinaire poésie, les personnages si entiers, l'histoire, qui jamais ne s'essoufle et que l'on voudrait croire, ou bien ce discours qu'est le roman sur l'amitié, la quête, sur le courage ou sur ce qui nous agite de l'intérieur et nous pousse à continuer à vivre, franchement, je tire mon chapeau.
J'ai aimé connaître chaque personnage intimement par l'alternance des narrateurs. J'ai eu envie d'amitié ! 

"Qu'importe où nous allons, honnêtement. Je ne le cache pas. De moins en moins. Qu'importe ce qu'il y a au bout. Ce qui vaut, ce qui restera n'est pas le nombre de cols de haute altitude que nous passerons vivants. N'est pas l'emplacement où nous finirons par planter notre oriflamme, au milieu d'un champ de neige ou au sommet d'un dernier pic dont on ne pourra plus jamais redescendre. N'est plus de savoir combien de kilomètres en amont du drapeau de nos parents nous nous écroulerons ! Je m'en fiche ! Ce qui restera est une certaine qualité d'amitié, architecturée par l'estime. Et brodée des quelques rires, des quelques éclats de courage ou de génie qu'on aura su s'offrir les uns aux autres. Pour tout ça, les filles et les gars, je vous dis merci. Merci."

La Horde du Contrevent, d'Alain DAMASIO (2004)
Éditins Folio SF, 700 pages

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