"A partir de ce jour-là, un éloignement, plus mental que physique, allait faire évanouir le monde où les hommes se haïssaient tant, le monde de Louskass, de Ratinski, le monde de l'abri numéro dix-neuf. Un matin, en reprenant ma marche, je me rappelai les coups que j'avais reçus au visage et, très clairement, je compris qu'il n'y avait plus, en moi, aucune envie de vengeance, aucune haine, et même pas la tentation orgueilleuse de pardonner. Il y avait juste le silence ensoleillé de la rive que je longeais, la transparence lumineuse du ciel et le très léger tintement des feuilles qui, saisies par le gel, quittaient les branches et se posaient sur le givre du sol avec cette brève sonorité de cristal. Oui, juste la décantation suprême du silence et de la lumière."

L'Archipel d'une autre vie

C'est un roman du bout du monde, aux confins d'une terre recouverte par la neige, là où le froid, le silence, les arbres et les pas sur la neige construisent une nature trop immense, impénétrable, indomptable. C'est le roman d'une traque qui devient quête, c'est le roman d'une guerre froide s'immiscant jusqu'aux orteils du monde, le roman d'un "je" aux nombreux points d'interrogation, le roman d'une taïga qui devient personnage à part entière, silencieuse et attentive, protectrice et dangereuse. 

Tout s'orchestre par les rencontres et les récits éclairés au feu de bois qui en naissent. Le jeune narrateur, étudiant géomètre, est envoyé en stage à Nikolaievsk, en Sibérie orientale ; alors qu'il traverse un bout de taïga pour rejoindre le village, il aperçoit une silhouette, qu'il entreprend de suivre. Cette silhouette s'avère seulement bien plus maline que lui, et, alors qu'il pense observer l'homme en secret, il s'aperçoit que c'est plutôt ce dernier qui l'observe. Cette première rencontre sera celle du récit d'une autre traque, celle de Pavel, envoyé avec quatre militaires dans la forêt sibérienne à la recherche d'un évadé du camp de prisonnier pour qui Pavel se prendra d'une certaine compassion, tiraillé entre la peur de lui-même (le devoir politique, la morale qu'il s'impose, son "pantin intérieur") et l'idéal d'une vie essentielle : "Y vivre, tout simplement".

"Le pantin implanté dans nos cerveaux, rendait chimérique toute idée d’améliorer l’humanité. Les grands médecins de l’âme espéraient extraire ce vibrion qui nous poussait à haïr, à mentir, à tuer. Mais sans lui, le monde n’aurait pas eu d’histoire, ni de guerres, ni de grands hommes."

Tout commence par une traque, celle d'un crâne rasé qui sans cesse se joue de leur méconnaissance de la taïga : jours et nuits, la silhouette fugitive reste hors de portée, trop loin pour être rattrapée, assez près pour être vue. Si Pavel se prend au fil des jours de compassion pour cet évadé si libre, ses supérieurs décèlent les enjeux de cette longue marche : s'ils perdent sa trace, ils perdent toute crédibilité auprès de leurs grands supérieurs. Car la hiérarchie s'est nichée jusque dans la taïga : la guerre froide et tous les enjeux politiques se joueront sur la neige ; grâce à cette peur fébrile d'une autorité supérieure absolue, grâce aux médailles et grâce aux fusils, seuls rescapés de leur autorité, la traque continue sans relâche. La guerre froide se cristallise dans cette marche à travers l'immensité. Au fil des pas, au fil des nuits et des dangers, et au contact d'une nature si dénudée, Pavel se laisse aller à une profonde intériorité, dévoilant à la lumière de son esprit ce que depuis toujours il s'obstine à se cacher. Au fond, qui traque-t-on véritablement ? 

"A la chute du jour, en dévorant la chair grillée sur les braises, je pris conscience de n'avoir jamais pensé avec un tel chagrin et une telle reconnaissance, à une parcelle de vivant qui m'épargnait la mort. En vérité, jamais je ne m'étais senti aussi uni à cette vie dite sauvage et à laquelle à présent j'appartenais..."

Les jours et les nuits se succédent et, si le fugitif reste toujours hors de portée, la traque pour Pavel tend de plus en plus vers une poursuite : celle d'un idéal personnifié, réel, et  même humain. Ce crâne rasé qui toujours leur échappe, mais persiste à demeurer sous leurs yeux, devient pour Pavel l'image d'une liberté immense, jusqu'alors jamais réfléchie, loin de tous ces combats intérieurs dont il croyait ne jamais parvenir à se débarrasser : il suffirait donc de simplement "vivre". Sans autre ultime ambition. Et cette extrême simplicité de l'existence existe, elle a un corps, celui de cette silhouette.

"A cet instant de ma jeunesse, le verbe vivre a changé de sens. [...] Pour toutes les autres manières d'apparaître ici-bas, « exister » allait me suffire."

Claudine Doury

Russia, 1999 The People of Siberia © Claudine Doury

Andreï Makine parvient, au détour de phrases minutieusement précises, d'une nature aussi douce que féroce confrontée aux enjeux humains et de personnages que la traque révèlera au fil des aventures, à mêler conte philosophique, critique politique et quête spirituelle. La richesse de l'écriture égale celle des personnages, l'orchestre des récits qui se succèdent confèrent au roman un rythme haletant. L'auteur fait montre d'un amour inconditionnel pour cet Extrême-Orient où il a vécu, faisait naître sous ses mots des images de silence et d'immensité, où le/la lecteur-ice pourrait toucher l'humanité du doigt : roman charnel à travers la fatigue des corps, la marche, la mort, la soif, le désir, les tiraillements, les contours d'une nature avec laquelle on fait connaissance, mais aussi roman spirituel dans cette quête d'idéal, dans cette manière de nous tirer du côté de la vraie vie, celle qu'on vit. Celle qu'on vit, sans adjectif derrière le verbe. 

"Se couper de la société, s'enfermer au milieu des glaces, sur un îlot entouré d'un océan en furie ! Refuser l'excitant spectacle de la vie, son pathos, ses rivalités ! J'avais alors âge où la multiplicité éblouit et la variété des postures intoxique. Où changer de rôle donne l'illusion de la liberté. Où dupliquer sa personne en mille relations est perçu comme une richesse d'existence."

A lire la tête à l'endroit ou à l'envers, au soleil ou près d'un feu, à vingt ans ou à soixante-douze.

Andreï MAKINE, L'Archipel d'une autre vie (2016) - Seuil
Prix littéraire Les lauriers verts
288 pages