Je crois en la fiction. Je crois sincèrerement en l'importance de la fiction dans la littérature : lorsqu'on écrit un roman, tout est permis. Il devient possible de se fondre dans tous les corps du monde, de faire vivre et revivre les lieux, incorporer sans prétexte l'Histoire, un peuple, des gens célèbres et des gens oubliés, des animaux, des objets. Dans la fiction, tout parle et tout devient possible. Mais jusqu'où va cette liberté ? Quelle est la véritable légitimité d'un.e auteur.ice ? 

Mille femmes blanches

C'est, pour résumer, la question que je me suis posée pendant ma lecture de Mille femmes sauvages. Que cela représente-t-il vraiment, qu'un homme cisgenre, américain et blanc, écrive en adoptant le point de vue d'une femme blanche troquée par le gouvernement de son pays au peuple des indiens d'Amérique ? Jim Fergus, auteur blanc américain, se lance dans le récit d'une femme au sein d'un peuple cheyenne. La démarche aurait pu être intéressante, si le résultat n'en avait pas été un ramassis de clichés sur le genre, l'appartenance sociale ainsi que sur les problématiques raciales. Car tout y est : un narratrice (May Dodd) qui se fait violer à plusieurs reprises sans véritable trauma (car elle y voit davantage une manière de tirer du positif de ce qui pourrait lui arriver de pire), des femmes heureuses de tomber enceintes au même moments ou d'apprendre aux cheyennes à tricoter, une suisse-allemande à l'accent caricaturé tout au long du récit, une femme noir (ancienne esclave, of course) qui devient cavalière nue effrayant l'adversaire, une représentation parodique des "sauvages" et de leur langue guturale, des hommes héroïques et des femmes souvent terrorisées, des jumelles hystériques,...

Beaucoup d'arguments pourraient cependant venir contrer ma lecture : l'intrigue parvient parfois à masquer ces immenses maladresses de l'auteur. En effet, le roman est construit sous forme de récit à la première personne, où May, la narratrice, entretient un journal de bord. Envoyée en hôpital psychiatrique par sa famille de haute noblesse pour avoir eu deux enfants hors-mariage avec Harry, contre-maître dont elle est tombée amoureuse, May, aidée de sa nouvelle amie Martha, parvient à échapper à cet environnement carcéral en acceptant de coopérer à cet échange presque irréel, celui d'échanger mille femmes blanches contre des chevaux et des bisons, afin de favoriser l'intégration du peuple indien à la population d'Amérique, seule clé de liberté. Elle sera mariée à Little Wolf, le chef de sa tribu d'adoption, qu'elle pourra, si elle le souhaite, quitter au bout de deux ans si elle accouche d'un enfant. Ces femmes qui débarquent dans l'inconnu pourraient alors, dans la découverte pure, tenir des propos racistes, sexistes et misogynes en parfaite innocence (bien que ce double discours devrait pouvoir se lire entre les lignes) avant d'en démontrer le parfait contraire, et ce afin de marquer l'évolution de leurs analyses. La forme fictionnelle laissant ainsi planer le doute de la véritable voix de l'auteur, certains propos paraissent excusables par l'intrigue. De plus, on entame la lecture du roman en sachant que l'intrigue est tirée de faits véritables - la voix de Jim Fergus donc se camoufle sous deux couches narratrices difficiles à percer. J'ai ainsi attendu presque 400 pages avant de me rendre compte de ma propre innocence : non, Adèle, ce que tu lis est bien un roman écrit par un homme, par un homme blanc, et les personnages sont bel et bien empreints d'un doux racisme et d'une soyeuse mysogynie intériorisés. 

Ce n'est pas pour autant que l'auteur ne fait pas montre d'efforts : May Dodd, la narratrice, est dépeinte comme une femme dite "de caractère" (car elle ose s'exprimer et contredire les hommes), et quelques mentions de leurs libertés individuelles sont évoquées. Cependant, bien que je tienne à ces évocations, il est une manière de les formuler qui en laisse deviner la véritable nature. Page 315, alors qu'une dizaine de femmes vient de se faire kidnapper par une tribu adverse, May écrit dans son journal qu'elles se sont fait violer une par une, mais qu'elle a réussi à épargner le viol à la jeune Pretty Walker en se donnant à sa place (viol collectif qui ne sera plus évoqué dans le roman par la suite) ; Helen, une des femmes blanches, dit alors : "Du cran, Martha. Ils ont abusé de nous, abominablement, c'est sûr, mais nos maris ne vont pas laisser les Crows s'en sortir comme ça. Ton homme esr après tout le chef des guerriers Crazy Dogs, et Little Wolf, le mari de May, dirige la société des Elks, secondé d'ailleurs par mon propre époux Hog - qui est aussi un sacré gaillard, si je puis me permettre d'en parler ainsi. Je suis sûre que nos gars sont déjà partis à notre recherche. Ils vont arriver d'une minute à l'autre et réclamer vengeance à ces criminels." Quels héros, ces hommes virils ! 
L'amie la plus proche de May, Martha, subit un traitement narratif des plus odieux :  il est écrit page 44 "Bien sûr, Martha savait qu'elle risquait d'être immédiatement licenciée, peut-être même inculpée, le jour où l'on découvrirait la nature de son rôle dans cette supercherie - cela n'aurait pas tardé. C'est pourquoi cette amie sincère autant qu'intrépide - sans enfant ni mari (son physique n'ayant rien d'attrayant), confrontée à la perspective d'un long célibat et d'une probable solitude - s'est elle aussi portée candidate au programme FBI." Car les congénères de May sont "ordinaires" ou "aussi séduisante qu'une chaise". 
Intervient souvent à ce stade du raisonnement le critère du cadre spatio-temporel. Le récit se déroule au XIXe siècle, aux États-Unis : la vision du mariage est encore arriérée. Cependant, la narratrice s'étant elle-même affranchie des codes du mariage pour vivre son histoire d'amour, sa vision du mariage s'avère incohérente au fil du récit, et renforce une impression de misogynie intériorisée. 

La question raciale reste cependant la plus problématique dans le roman. 
Page 62 : "C'est une fille de couleur, sculpturale, qui a rejoint Chicago depuis le Canada. Elle a environ mon âge et son allure est saisissante, avec quelque chose de sauvage. Phemie mesure plus d'un mètre quatre-vingt, sa peau magnifique luit comme de l'acajou, son ne est finement dessiné ses narines épatées, et elle a de belles lèvres négroïdes. Je suis bien sûre, ma chère soeur, que toi et les autres trouveront scandaleux que je fraternise maintenant avec les nègres. Mais nous sommes toutes égales dans ce train, de mon point de vue du moins. " En plus d'avoir un développement narratif plutôt pauvre, le personnage de Phemie ne semble apparaître que par morale : elle énonce dans le dernier tiers du roman préférer cette vie à toute autre, puisqu'enfin elle n'est plus esclave de quiconque (ce qui est, de la part d'un homme et d'un blanc, bien cavalier d'écrire dans un roman dénoncant l'horreur d'un tel échange de femmes). Phemie, qui meurt finalement au combat, nue sur son cheval, est également peinte comme celle qui s'intégrera le plus vite à la tribu dite "des sauvages". Aucun commentaire supplémentaire n'a besoin d'être émis. 

Mille femmes blanches s'avère ainsi être un roman balayant bien des problématiques intéressantes politiquement : le dilemme de l'échange des femmes contre chevaux et bisons est présent, tout comme le processus d'intégration culturelles de ces femmes est développé. Cependant, les points de vue adoptés se révèlent être fondamentalement problématiques, tout comme le vocabulaire, les thématiques du viol et du consentement (notion parfaitement absente du récit) ainsi que le traitement des personnages non-blancs (attenant à la définition du "sauvage"). Si j'ai lu ce roman jusqu'à la fin, c'est parce que ma grande candeur m'a poussée à croire que le personnage des May allait tout à coup raisonner dans le sens inverse. Le troisième tome est sorti début septembre, et ne finira pas dans ma bibliothèque. Car si je crois fondamentalement en la fiction, en son pouvoir de faire parler le monde entier, je crois surtout en celle qui fera avancer notre représentation du monde - et non en celle qui enferme la littérature dans des stéréotypes. Fuyons ! 

Photo : William Henry Jackson (1843-1942) - Washakie Family Teepee, South Pass, 1870