Petit pays, GF

C'est l'histoire de ? Comment commencer. C'est l'Histoire ?
Gaël Faye éclabousse les bas-côtés avec sa poésie, déposant le lecteur aux côtés de Gabriel, enfant devenu adulte mais qui a toujours voulu s'accrocher à ce qu'il lui restait de naïveté pour ne pas voir les morts, le danger, l'horreur, la souffrance, la sauvagerie, la honte. La guerre. 
Premier roman, Petit pays raconte comment l'enfance de Gabriel fut écourtée par l'Histoire. Né au Burundi d'un père français et d'une mère rwandaise, garçon tendre et joueur, Gabriel raconte les bêtises, les copains, l'école, le divorce, mais il raconte aussi l'assassinat du premier président élu par le vote, le génocide rwandais, les guerres ethniques. 
Le récit de Gabriel se découpe ainsi en deux : le bonheur, puis sa dislocation, morceau par morceau. La paix et l'enfance, puis la guerre et le génocide. Or, ce n'est pas un roman qui veut dire la guerre, au contraire : c'est un roman qui farfouille dans ses souvenirs pour raconter les beaux instants. Le narrateur nous livre la confusion d'un enfant qui veut continuer à jouer, à lire et à rêver ; il nous dit ce qu'un enfant peut comprendre de la politique, de la sauvagerie, de la différence entre les Hutus et les Tutsis. C'est-à-dire pas grand chose.
Avec des mots si éblouissants et une poésie si fine, je ne peux que dire que j'ai aimé. Petit pays est un roman simple, court, et ça me plaît. Un roman qui, sans exclure l'horreur le sang les larmes, raconte la guerre par ce qu'elle a de plus doux, c'est-à-dire les souvenirs du bonheur d'avant.

"Chère Laure, 
Le peuple a voté. A la radio, ils ont dit 97.3% de taux de participation. Ca veut dire tout le monde moins les enfants, les malades à l'hôpital, les détenus dans les prisons, les fous dans les asiles, les bandits recherchés par la police, les paresseux restés au lit, les manchots incapables de tenir un bulletin de vote et les étrangers comme mon père, ma mère ou Donatien, qui ont le droit de vivre ici, de travailler ici, mais pas de donner leur avis qui, lui, doit rester là d'où ils viennent. Le nouveau président s'appelle Melchior, comme le roi mage. Certains l'adorent, comme Prothé, notre cuisinier. Il dit que c'est la victoire du peuple. D'autres le détestent, comme Innocent, notre chauffeur, mais je te rassure, c'est parce que c'est un grincheux et un mauvais perdant. 
Je trouve que le nouveau président a l'air sérieux, il se tient bien, ne met pas les coudes sur la table, ne coupe pas la parole. Il porte une cravate unie, une chemise bien repassée et il a des formules de politesse dans ses phrases. Il est présentable et propre. C'est important ! Car ensuite on devra accrocher son portrait dans tout le pays pour ne pas oublier qu'il existe. Ce serait enquiquinant d'avoir un président négligé sur lui ou qui louche sur la photo dans les ministères, les aéroports, les ambassades, les compagnies d'assurances, les commissariats, les hôtels, les hôpitaux, les cabarets, les maternités, les casernes, les restaurants, les salons de coiffure et les orphelinats. 
D'ailleurs, je me demande bien où on a mis les portraits de l'ancien président ? Les a-t-on jetés ? Mais peut-être qu'il existe un endroit où on les garde au cas où il déciderait de revenir un jour ? 
C'est la première fois qu'on a un président qui n'est pas militaire. Je pense qu'il aura moins mal à la tête que ses prédécesseurs. Les présidents militaires ont toujours des migraines. C'est comme s'ils avaient deux cerveaux. Ils ne savent jamais s'ils doivent faire la paix ou la guerre."