Voyageons quelques siècles en arrière...

"- Qui est-ce qui a fait ta cabane et les ustensiles qui la meublent ? 
- C'est moi.
- Eh bien, nous croyons que ce monde et ce qu'il renferme est l'ouvrage d'un ouvrier.
- Il a donc des pieds, des mains, une tête ? 
- Non.
- Où fait-il sa demeure ? 
- Partout.
- Ici même ? 
- Ici.
- Nous ne l'avons jamais vu.
- On ne le voit pas.
- Voilà un père bien indifférent. Il doit être vieux, car il a du moins l'âge de son ouvrage.
- Il ne vieillit point. Il a parlé à nos ancêtres, il leur a donné des lois, il leur a prescrit la manière dont il voulait être honoré ; il leur a ordonné certaines actions comme bonnes, il leur en a défendu d'autres comme mauvaises. 
- J'entends ; et une de ces mauvaises actions qu'il leur a défendues comme mauvaises, c'est de coucher avec une femme ou une fille. Pourquoi donc a-t-il fait deux sexes ? 
- Pour s'unir, mais à certaines conditions requises, après certaines cérémonies préalables, en conséquence desquelles un homme appartient à une femme et n'appartient qu'à elle, une femme appartient à un homme et n'appartient qu'à lui.
[...]
- Je serai fâché de t'offenser par mes discours, mais si tu le permettais, je te dirais mon avis.
- Parle.
- Ces préceptes singuliers, je les trouve opposés à la nature, contraires à la raison, faits pour multiplier les crimes, et fâcher à tout moment le vieil ouvrier qui a tout fait sans tête, sans mains, et sans outils ; qui est partout et qu'on ne voit nulle part ; qui dure aujourd'hui et demain et qui n'a pas un jour de plus ; qui commande et qui n'est pas obéi ; qui peut empêcher et qui n'empêche pas. [...]"


Bougainville (Louis Antoine de son petit nom) est un navigateur français que l'on dit premier à avoir effectué le tour du monde. Il publie en 1771 Voyage autour du monde, dans lequel il décrit les conditions de son voyage ainsi que les différentes populations qu'il aura pu observer, notamment la population tahitienne qu'il dit guidée par le plaisir sexuel. 
A partir de ce récit, Diderot en profite pour réfléchir sur la morale, régissant alors la société du XVIIIe siècle ; il y dénonce les vices du modèle européen, basé sur une religion qui nierait la raison et les sentiments naturels de l'homme. Ainsi, s'appuyant sur les dires de Bouganville, il propose un dialogue entre A et B, sans y représenter ni A, ni B : il est les deux. Diderot rédige alors un texte philosophique qu'il rajoute au récit initial, et, avec distance mais non sans dissumuler ses pensées, il observe le passage de nature à culture qui s'opère entre otaïtiens et français lors du séjour de Bougainville sur l'île. Il dénonce donc l'obscurantisme des Lumières, et les ravages de codes moraux, civils et religieux sur le bonheur d'une population.
A lire. 

"Dieu : un père comme celui-là, il vaut mieux ne pas en avoir."

Louis-Michel VAN LOO (1707 - 1771) | Musée du Louvre