"Tu rentres dans ta chambre et tu t'affales sur ta banquette trop étroite. Tu dors les yeux grands ouverts, comme les idiots. Tu dénombres, tu organises les fissures du plafond. La conjonction des ombres et des tâches et les variations d'accomodation et d'orientation de ton regard produisent sans effort, lentement, des dizaines de formes naissantes, organisations fragiles que tu ne peux saisir qu'un instant, les arrêtant sur un nom : vigne, virus, ville, village, visage, avant qu'elles ne se disloquent et que tout ne recommence : l'apparition d'un geste, d'un mouvement, d'une silhouette, ébauche de signe vide que tu laisses grandir, hasard qui se précise : un oeilqui te fixe, un homme qui dort, un remous, léger balancement de voiliers, bout d'arbre, rameau explosé, préservé, retrouvé, de l'intérieur duquel émerge en se précisant point par point l'amorce encore d'un visage, à peine différent de l'autre tout à l'heure, plus sombre peut-être, ou plus attentif, visage en suspens où tu cherches sans les voir les oreilles, les yeux, le cou, un front, ne retenant, ne retrouvant, pour les perdre aussitôt, que l'empreinte d'un sourire ambigu, l'ombre d'une narine que peut-être prolonge la trace - infamante ou glorieuse, qui sait ? - d'une cicatrice."


Un homme qui dort

Lecture éprouvante. Écriture haletante, à la fois gracieuse et brute. Un homme qui dort, c'est un homme qui, un matin, arrête ses études de sociologie, s'immobilise dans sa chambre, renonce à tout lien social, réduit sa consommation au minimum, puis attend "jusqu'à ce qu'il n'y est plus rien à attendre". Le roman raconte la solitude et surtout l'indifférence d'un jeune homme de 25 ans en s'adressant directement au lecteur à la 2e personne du singulier ; tous les choix de cet homme se s'exclure complètement du monde ne sont en fait que de l'indifférence, une recherche de neutralité.

 

Un homme qui dort, c'est une introspection, une promenade dans le labyrinthe intime d'un homme qui n'attend rien, ne cherche rien. Georges Perec appuie sur les perceptions sensorielles de son personnage ; pour combler le vide, le rien, le refus de l'autre, les notions de temps et d'espace viennent coller le jeune homme. Sa chambre et les rues de Paris sont ses seuls refuges : sa chambre est le lieu de l'immobilité, du sommeil, de la solitude, tandis que Paris est un lieu éveillé et en action permanente. 

Peu à peu, la solitude du jeune homme se trouve être une véritable compagnie, et également une souffrance. Ses semblables sont vus comme des monstres, des rats, bien qu'il soit évident que finalement le personnage leur resssemble, les suit : "[...] tu as les mêmes refuges, les mêmes asiles, les cinémas de quartier puant le désinfectant, les squares, les musées, les cafés, les gares, les métros, les halles. Désespoirs assis comme toi sur les bancs, dessinant et effacant sans cesse sur les sable poussiéreux le même cercle imparfait [...]"

Pour moi, ce roman est un poème. Perec ne donne pas toutes les données, il joue avec la langue pour signifier, emmêler, apprendre le silence. Les phrases sont parfois nominales, parfois elles durent trois pages. Le lire, c'est s'arrêter sur chaque phrase, s'interroger, comprendre, et se dire : mais quel génie.

Un homme qui dort, le film, réalisé par Bernard Queysanne et Georges Perec avec Jacques Spiesser (1974)